Le politique est devenu impuissant, et ne l’a pas avoué

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Conseiller régional (P.S.) en Lorraine, Julien Vaillant s’exprime sur le discrédit de la politique par la jeunesse, en cette période riche en interrogations sur l’avenir de l’Europe. Il milite pour l’éducation populaire et la participation politique, critiquant la «société excluante» et appelant la jeunesse à «bousculer l’oligarchie politique». Interview.

Bondy Blog : Vous parlez d’une dichotomie entre la politique et la jeunesse en France… Comment expliquez-vous le désintérêt et le discrédit d’une partie de la jeunesse envers la politique?

Julien Vaillant : Nous avons un grand problème de communication aujourd’hui. Pour un élu, le jeune est absent des débats – ou alors, c’est qu’il pose problème. Le jeune, il existe pendant les émeutes ou pendant le bac. Et beaucoup de jeunes voient la politique comme une coquille vide ; eux non plus ne nous comprennent pas toujours.

Mais c’est aux politiques que revient la responsabilité première. Les formes d’engagement des jeunes ont changé. Et les élus sont déstabilisés face à ça. Il faut changer le regard sur la politique et celui des politiques sur les jeunes. Le discours porté est très discriminant côté jeunes.

Notre société est une société qui éclate. Elle n’intègre pas, mais exclut. Y compris dans ses discours d’intégration, et à commencer par eux. Depuis Charlie, on entend tout le temps : « les jeunes doivent être des citoyens ». Or, ça revient à dire : «vous n’êtes pas citoyen.» Et donc, « on ne naît pas citoyen, on le devient ».

B.B. : La société, c’est une chose. Et la politique? Vous ne trouvez pas les institutions excluantes, elles aussi?

J.V. :  Il faut revoir le système, c’est indéniable. Le politique est devenu impuissant et ne l’a pas avoué. En temps de crise, tout le monde est paumé ; le politique aussi, mais il ne le dit pas. Et pour ne pas l’avouer, il a mis ça sur le compte de l’Europe. Pourtant, l’Europe, c’est son travail à lui. C’est classique : le politique a tendance à se défausser, parce qu’il a du mal à construire l’Europe sociale, après avoir mis en place l’Europe monétaire.

Le problème, c’est la culture de l’entre-soi. Les institutions sont figées, la démocratie représentative est en crise. Il faut retisser les liens. Y compris à l’intérieur des partis, où vous avez les élus qui ont les grandes idées, et les militants qui vont coller les affiches.

Aujourd’hui, la politique est une oligarchie électorale. Être élu vous permet d’être élu ailleurs, et vous donne des droits. Et ce sont des élus qui se partagent les postes entre eux. Le débat politique est un débat d’initiés. À un moment, il faut faire péter tout ça. Appliquer rigoureusement le non-cumul, intégral et dans la durée… Il faut un oeil neuf.

Notre président a dit que la jeunesse serait sa priorité. C’est vite passé à la trappe, cette affaire-là. On ne sent pas, dans le discours politique, que la priorité c’est la jeunesse. Les raisons sont évidemment électorales : simplement parce qu’on a constaté que les jeunes votaient moins, et que la population vieillissait.

En temps de crise, la jeunesse est une variable d’ajustement. Les politiques ont tendance à appliquer les préoccupations des plus âgés. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de politique de la relève. On refuse de faire confiance aux jeunes. Ils n’ont pas droit à la responsabilité. Et on leur refuse le droit à la différence.

B.B. : À votre échelle, qu’est-ce que vous faites contre ça ?

Julien Vaillant : Le rôle du politique, c’est d’être dans la transmission. D’aider les jeunes à mener à bien leurs projets de vie. De les accompagner dans leur accès à l’autonomie. L’accès à l’autonomie, c’est une course de haie. Avec, en permanence, des occasions de trébucher.

C’est la première fois en France que les jeunes vivent moins bien que leurs parents. Comment voulez-vous vivre votre vie, « être citoyens », alors qu’il est si difficile d’accéder au logement, à la formation, aux droits sociaux, à la culture? Plus vous êtes en difficulté, et plus on vous demande d’avoir une stratégie.

Pour le politique, le pari de la jeunesse, c’est de faire confiance. Il faut lui accorder le droit à l’échec. L’inciter à expérimenter, à toucher différents métiers, à mûrir un projet professionnel dans la durée. On ne valorise pas encore assez les compétences non formelles, non acquises en cours.

Il faut rendre plus souples les dispositifs d’accompagnement. Les jeunes ont des idées géniales. Ils sont actifs. Mais en-dehors de la politique, par eux-mêmes. Il faut que le politique construise avec eux. De pair à pair. Et il existe déjà énormément de dispositifs pour favoriser la co-construction des jeunes.

Malgré cela, il manque un vrai travail de communication. Pour que les gens sachent ce qui existe pour les aider. Il faudrait organiser plus d’événements et de rencontres. Déjà, le monde associatif jeune aide à devenir citoyen. Mais le politique aussi, doit faire accéder les jeunes à la participation politique.

B.B. : Ça fait des décennies qu’on entend ces discours sur la participation. Est-ce que le débat ne s’enferme pas complètement dans le milieu politique et associatif?

J.V. : Les gens ont parfois du mal à prendre part au mouvement, parce qu’ils n’ont pas envie de confier leur pensée à une structure. Pour autant, l’objectif du politique doit rester le même : confier plus de responsabilités à chacun pour fabriquer la citoyenneté. Les associations, elles, ne doivent pas cesser d’ouvrir les portes et les fenêtres (et bien souvent, c’est leur mot d’ordre).

Cela dit, la représentativité est une vraie question. Dans les réunions, il y a peu de citoyens qui ne soient ni des élus ni des associatifs. Il faudrait renouveler les logiques de l’éducation populaire. Là encore, promouvoir ce qui existe. Les jeunes pensent selon des logiques de projets. Peut-être que l’éducation populaire devrait accompagner ce type d’initiatives personnelles.

Dans le cadre des discussions sur la loi NOTRe, nous avons milité pour que les jeunes soient partie prenante des prochaines évolutions politiques. Et pour qu’en politique, les politiques jeunesse soient discutées de manière transversale : sur le logement, sur l’emploi, sur la culture… Pour l’instant, la jeunesse est censée être la compétence de tout le monde et, finalement, personne ne s’en occupe.

Mais c’est aussi aux jeunes de prendre les choses en main. C’est à la jeunesse de mettre le pied dans la porte. De bousculer les systèmes établis. Le risque de trop exiger de la politique, c’est de donner les clés du camion à quelqu’un qui veut vous rassurer. L’éducation populaire a un rôle fondamental. Les politiques, eux, sont là pour donner les moyens. Mais c’est à vous de faire le boulot.

Une période de crise, c’est une période de mutations, de désordres mondiaux mais aussi de réorganisations. C’est une occasion extraordinaire de faire les choses différemment. Et ça, ça passe par le projet européen. Les discours sur l’Europe sont trop techniques aujourd’hui : pour changer les choses, vous devrez inventer un nouveau récit pour la construction européenne.

Louis Gohin