Terra incognita…

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« La France n’est pas une équation, elle est une mission. » François Mitterrand.

Le mois dernier le think-thank politique Terra nova publiait un rapport intitulé « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Ce rapport a donné lieu à de nombreux commentaires. Mais au-delà de la caricature, cette réflexion traduit les problèmes de fond d’une gauche française aujourd’hui à la croisée des chemins.

Mon post n’est pas un contre-argumentaire. Il nécessiterait plus de temps que je ne peux en octroyer à ce blog. Mais il s’inquiète de cette tentative de remise au goût du jour de cette « troisième voie », décalée de la réalité du pays et de ses aspirations.

Ce rapport interroge en effet une situation politique aux apparences de grand paradoxe ; « la social-démocratie est en crise… elle n’a pas pu capitaliser politiquement sur la grande crise de 2008 ».

Deux explications sont avancées pour expliquer cette donne actuelle. Le logiciel politique des partis sociaux-démocrates n’est plus adapté à un capitalisme devenu transnational et financier mais surtout l’assise sociologique de la gauche a évolué.

Première carence de ce rapport :
Traiter séparément ces deux observations

Il existe bien évidemment une corrélation évidente entre l’avènement d’une nouvelle gouvernance de l’actionnariat dans nos usines d’un côté et de l’autre, la précarisation des conditions de vie et de travail d’une classe laborieuse devenue armée des ombres.

La faiblesse de nos politiques industrielles estompe évidemment le sentiment d’appartenance à un quelconque groupe constitué.

Ce lien oublié conduit inévitablement à disculper le politique d’une quelconque responsabilité. Voici que s’impose à nous une nouvelle réalité sociologique imparable qui appelle une gauche dite moderne.

Et pourtant, notre incapacité à réorienter profondément ce nouveau capitalisme depuis bientôt trente ans n’a-t-elle pas pesé dans cet effacement progressif de « l’identité ouvrière » ? Ne devons-nous pas prendre notre part de responsabilité ?

Les travaux historiques les plus récents (sur la période mitterrandienne) soulignent déjà le décalage entre les dispositions économiques d’un programme commun élaboré dans les années 70 pour réformer un capitalisme monopolistique d’Etat et la réalité mondiale des années 83/84…

Alors certes, la société de consommation élève le niveau de vie global de nos concitoyens, valorise l’individu et tente de l’enfermer dans un corpus de valeurs conduisant au repli.

Mais le politique doit-il pour autant renoncer à changer le réel ? Oui selon Terra nova qui invite le politique à accompagner le mouvement.

Dès lors, rien de surprenant à l’objet même de ce travail qui nous révèle le plan marketing nécessaire à la victoire électorale : cibler les jeunes, les diplômés, les minorités visibles et les femmes, acteurs nouveaux du modernisme sociétal version élites progressistes face une classe ouvrière accomplissant « un chemin inverse » à ces nouvelles tolérances dont nous (je suis jeune et diplômé ouf !) sommes les porteurs.

Amusant de constater que pour illustrer son propos, Terra nova résume mai 68 à un mouvement entraînant « la gauche politique vers le libéralisme culturel ». Pas un mot sur les 10 millions d’ouvriers grévistes. Nécessité de la démonstration sans doute.

Deuxième écueil de ce rapport :
Il s’agit de son intitulé même

Je ne conteste bien évidemment pas l’idée d’une désaffection politique de l’électorat populaire à notre encontre mais celle-ci nous commande un nouvel impératif : faire la démonstration de l’utilité même de l’action publique.

La question est donc la suivante « gauche, quel projet citoyen pour 2012 ? ». Autrement dit, la victoire pour faire quoi ?

Plutôt que de proposer une attitude contemplative vis-à-vis d’un perçu sociologique hasardeux, rassemblons notre courage pour expérimenter une nouvelle voie.

Du courage il en faudra. Cette bataille ne se gagnera pas sans combattre. Seule l’émergence de nouveaux outils de régulation permettra un nouveau partage des richesses et un réveil citoyen.

Le « rétrécissement démographique de la classe ouvrière » n’est qu’un jeu sémantique qu’il convient de ne pas relayer.

Comment confondre le sentiment d’appartenance à une classe sociale avec sa réalité même.

C’est toute la force d’un système économique qui broie les individus, les place sous dépendance mais améliore, dans le même temps, leur confort matériel. Au détriment des pays du sud, naturellement

La tertiarisation de l’économie véhicule également son cortège de maux tels la flexibilité, les temps partiels ou encore les risques psycho-sociaux qui finissent eux-mêmes par remettre en cause les valeurs républicaines du vivre ensemble.

Alors oui, la notion de classe ouvrière ne renvoie plus exactement aux mêmes vécus qu’en 1936. Mais pourtant. La pression des centres d’appels, les troubles musculo-squelettiques provoqués par la répétition de gestes imposés sont-ils plus enviables ?

Non, bien sûr. Sous le vocable plus feutré de salarié se cache parfois les mêmes souffrances que celles du siècle dernier.

Terra nova décrit ensuite le mouvement « d’ouvriers [qui] votent de moins en moins à gauche » pour mieux justifier le néo-conservatisme attribué à ces mêmes ouvriers.

Et pourtant, la construction d’une conscience de gauche n’est-elle pas un cheminement personnel et collectif qui ne doit rien à une prédétermination ?

L’histoire est marquée en permanence du sceau de cette lutte, individuelle et collective. La classe ouvrière n’est pas plus abominable aujourd’hui qu’elle n’était vertueuse hier.

Un exemple simple et récent qu’il convient de ne pas balayer d’un revers de main : le mouvement social de novembre/décembre 95. Les ouvriers et le secteur privé étaient très présents dans les cortèges avec une double conséquence : le recul du FN dans des débats mettant en avant la question sociale et la victoire de Lionel Jospin en 1997.

Sortir de notre raisonnement les personnes qui sont la raison même de notre engagement est suicidaire.

Renoncer à cette bataille permettant la formation d’une conscience civique et citoyenne c’est battre retraite en rase campagne, avouer notre impuissance et renouer, justement, avec un pseudo nouveau logiciel en réalité déjà périmé ; celui d’une gauche dite sociétale. Cette stratégie c’est ce que Terra nova appelle « France de demain ; une stratégie centrée sur les valeurs ».

Valeurs « d’avenir, d’émancipation et de diversité ». Mais émancipation de quoi ? Le rapport ne le précise pas.

Cette carence est l’une des faiblesses de la gauche d’aujourd’hui. L’absence de courage politique. Ce courage qui permettrait à nos intellectuels de travailler à la mise en place de propositions favorisant l’alternative au-delà de l’alternance, la révolution écologique, la mise en place de dispositifs permettant de « dé-mondialiser » notre économie pour permettre l’égal développement de nos territoires, ceux d’une république décentralisée où des citoyens plus heureux pourraient alors faire vivre nos valeurs universalistes.

Troisième parti pris de ce rapport :
Ciblage sur des catégories dites vertueuses

La « France de demain », pour Terra nova, est constituée des jeunes, des diplômés, des minorités et des femmes qui « s’auto positionnent » à gauche. Trop beau ! Il suffit alors de se pencher pour les ramasser ? Malheureusement non, nous alertent les auteurs de ce rapport.

Car cette coalition a trois limites selon eux. Une réalité démographique limitée, une absence d’homogénéité ainsi qu’une fâcheuse tendance à l’abstention.

Dés lors une stratégie complémentaire nous est proposée. Cibler les classes moyennes et les classes populaires.

Nouvelle mystique Terranovienne :
Autant la classe ouvrière n’existe plus,
autant la classe moyenne semble pouvoir
être touchée du doigt…

Pour ce qui est de « la stratégie complémentaire avec les classes populaires », celle-ci n’est pas un choix du cœur puisqu’en fait « c’est la tentation naturelle de la gauche, qui ne peut se résoudre, pour des raisons historiques, à perdre les classes populaires ».

Cette stratégie concernant les femmes, la jeunesse ou encore nos concitoyens issus de l’immigration véhicule, selon moi, un nombre important de préjugés qu’il conviendrait de déconstruire.

La jeunesse pour exemple. Il ne s’agit plus d’une classe d’âge mais d’une période de vie qui s’allonge au même titre que la précarité. La jeunesse se traduit aujourd’hui par la multiplication de dépendances (logement, santé, travail etc.) empêchant une vraie liberté individuelle. Je pense qu’il n’y a pas une jeunesse mais des jeunesses.

Ces jeunesses sont aussi celles d’Espagne ou de Nord-Afrique qui veulent s’émanciper de ce monde vieillissant pour construire la citoyenneté mondiale de demain bâtie sur des espaces de vie respectueux de nos environnements, tant sociaux qu’environnementaux.

Un slogan qui en dit long a fait son apparition à Madrid. « Je ne suis pas antisystème, c’est le système qui est anti-moi ».

C’est à cette question que la gauche doit maintenant répondre. Pour conquérir de nouveaux espaces démocratiques et non se replier en zones protégées…

Julien Vaillant